La représentation des objets a vu au XVIe siècle les « cose naturali » italiennes [choses naturelles], au XVIIe siècle les « still-leven » hollandaises [vies tranquilles] et les « bodegones » espagnols [coins de cuisine], lesquels prendront en France, le nom de « vie coye » [calme en vieux français], puis, au XVIIIe siècle, de « natures mortes ».
Je suis donc entré dans la peinture de GB de Zsitvaÿ, averti que ce genre, centré sur les objets, ne repose pas tant sur des choses mortes que sur le rapport vivant entre celui qui regarde et les choses inanimées du monde.
Et j’ai cherché derrière chaque chose son pouvoir de fascination, d’amour et d’inquiétude. J’ai cherché la vie et la mort, l’humain et le non-humain, le plaisir et la douleur.
On n’entre pas dans les natures mortes avec fracas. On y entre sur la pointe des pieds. D’autant que la peinture de GB de Zsitvaÿ évoque en premier lieu le silence. Ce même silence chanté par son père, Pàl Gombàs, compositeur et poète hongrois (1935-2016) :
« L’amour authentique, intense,
Ne connaît pas l’éloquence,
Ne connaît que le silence
Le délicieux silence. »
Peu à peu ce délicieux silence va vibrer et éveiller les sens. Coups de pinceau vifs, mais précis. Lumière diffractée. Couleurs voluptueuses. Reflets essentiels sur le rouge orgueilleux des pommes. Tulipes et jonquilles d’un jaune triomphant, oiseaux de paradis au goût sucré de l’orange et ananas en habit d’académicien.
Pas de détails, une impression éclatante dès le premier coup d’œil. Un travail de coloriste, certes, mais qui révèle dans chaque tableau une présence. La présence humaine.
C’est l’après-midi, des bouteilles de champagne vides et des citrons, comme ivres, virevoltent autour de la table. Les convives ont négligemment quitté les lieux, mais on sent qu’ils y reviendront, peut-être là, tout de suite. Les lieux ne sont pas abandonnés, ils vivent, ils respirent, ils appellent.
Comme ces bouteilles et ce tonneau démembré à la cave depuis longtemps vidée, mais qu’on visite pour y sentir un secret persistant.
Comme ces bouquets de fleurs et ces chapeaux dans une antichambre d’une réception qu’on veut croire littéraire et joyeuse.
Comme ces habits sur un cintre et ces chaussures usées qui font penser, à raison, que la vie n’est pas loin.
Comme cette blouse blanche, ce stéthoscope, ce masque chirurgical qui disent que les soins d’urgence ne s’arrêtent jamais, de jour comme de nuit. Jamais.
Comme cette tenue d’escrimeur, ces gants qui sentent encore la sueur et ce fleuret dont le porteur vient de combattre et qui, sans aucun doute, retournera croiser le fer.
Comme ces arcs, flèches, cibles et carquois qu’on devine avoir été les instruments du combat contre soi, de la recherche de concentration et de la maîtrise du souffle.
Comme ce vieux vélo sans la roue avant qui, après un parcours difficile, prend une retraite méritée.
Comme cette nappe à carreaux rouges et blancs qu’on vient de quitter pour le coin fumoir, et qu’on s’occupera de ranger plus tard, tout au plaisir d’une procrastination féconde.
Dans ce vide grenier cosmique, les objets sont croqués, saisis dans l’urgence, mais la composition, elle, est longuement étudiée, mise en scène, arrangée. Couleurs et formes sont savamment disposées, comme offertes, dans un ordonnancement sensible et fouillé. Si la perspective et le relief sont fidèlement restitués, le fond paraît toujours comme un premier plan, comme s’il importait qu’il participe aussi à la fête.
D’aucuns peuvent se demander pourquoi les tableaux de GB de Zsitvaÿ touchent si profondément. J’avance une réponse fragile et non définitive. Dans cette transposition figurative, le réel invite un imaginaire imprégné d’un mélange de joie, de jubilation même, mais aussi de mélancolie.
Car le silence de ces objets inanimés laisse très vite la place aux personnages qui les ont laissés. Et ces êtres chers parlent, crient, chuchotent. Ils vous invitent à regarder toujours en avant parce que le futur est proche. Ils vous mettent en garde contre cet arrêt du temps, ces objets qui ne s’offrent pas au regard comme des femmes lascives, contre cette illusion d’une jeunesse éternelle. Ne vous y trompez pas, dans ce provisoire immédiat, la vie peut reprendre incessamment. Pour un repas festif. Pour un podium d’escrime. Pour une discussion enflammée. Pour un bouquet offert. Pour une confidence inopinée. Pour troubler l’apparente tranquillité des lieux.
Oui, cette peinture me fait penser à « l’intranquillité » de Fernando Pessoa qui, au-delà des petits riens immobiles, nous invite à nous dépasser. Dans cet esprit, GB de Zsitvaÿ construit un univers personnel vertigineusement irréel, et pourtant plus vrai que le monde réel.
Alain Bron, écrivain et directeur artistique de L’Art en chemin
Mars 2022